l'enfer c'est les autres

 

 

 

Société et altérité

« Mais « l’enfer c’est les Autres » a toujours été mal compris. On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’étaient toujours des rapports infernaux. Or c’est autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut-être que l’enfer. (Jean-Paul Sartre)

Pour le coup, ça mérite qu’on s’attarde sur la notion de rapport.

Jiddu Krishnamurti a dit : « Ce n’est pas un signe de bonne santé mentale d’être bien adapté à une société malade »

Mais la société c’est quoi ? C’est qui ?

C’est encore cette grosse vilaine chose qu’on accuse de tous les maux ?

Est-ce que la société, ce n’est pas un peu toi, un peu moi, un peu chacun de nous ? Ou bien est-ce que, par hasard, Krishnamurti n’en faisait-il pas partie ? Si seulement on pouvait donner une dimension humaine au regard que nous portons sur la société… Parce que « société » c’est tout et n’importe quoi. C’est tellement vague et impersonnel, que au final, c’est bien commode d’en faire un coupable idéal…. et en la désignant comme LA responsable de tous les maux, se laisser bercer par le doux ronronnement du décret tacite que l’enfer, c’est les autres… quant à toi, quant à moi, on a rien à voir là-dedans, alors dénonçons-là ! Ça nous fera l’économie de remettre en question notre rapport à l’autre; et la responsabilité qui incombe dans le rapport que l’on a à l’autre.

Seulement voilà, il n’y a pas de société sans altérité. Alors plutôt que de parler et dénoncer sans fin cette grande inconnue qu’est la société, cette masse sans nom si facile à montrer du doigt, pourquoi ne pas commencer à nous responsabiliser dans le rapport que nous avons à l’autre ? La société elle est toi, elle est moi, et elle commence dans le rapport que nous entretenons toi et moi. Moi et l’autre que moi, toi et l’autre que toi.

Selon Krishnamurti, je suis probablement une grande malade mentale, car je m’efforce au mieux à m’adapter à cette société. « Ce n’est pas un signe de bonne santé mentale d’être bien adapté à une société malade ». Voilà qui rendrait coupable ou pour le moins suspect, la moindre petite parcelle de paix, d’amour ou de joie que l’on puisse savourer. Ouais, c’est hyper tendance en ce moment d’affirmer : la société c’est de la merde, je suis inadaptée…. je la supporte plus. Je suis tellement bien, tellement mieux que toute cette merde… et toi aussi pas vrai ?

C’est Toi et Moi contre le monde entier, toi seul à mes côtés, comprenant mes tristesseuuuuh…. blabla …. dixit Claude François. Remarquez, c’est récurrent comme comportement : montre du doigt et comme ça tu gagnes l’immunité.

Est-ce que c’est grave docteur, qu’au milieu des intempéries de la vie, comme quand le soleil brille, on plonge au plus profond de soi pour trouver de la joie, de la sérénité, de l’amour ? L’autre jour, je suis allée au parc en famille. J’ai vu qu’il y avait des détritus partout. Au milieu, il y avait un gars, il jonglait avec des balles, tranquille. J’ai failli pester à voix haute contre cette « société de merde » qui ne respectait rien. Mais je me suis ravisée et j’ai commencé à ramasser. Mes enfants m’ont emboité le pas et au final, à ma grande surprise, le jongleur aussi. C’est alors que j’ai réalisé la portée d’un seul geste quand bien même il est motivé par un besoin strictement « égoïste » (retrouver le parc beau, propre, intact, comme je l’aime).

J’ai réalisé aussi, que cette émulation n’a été rendue possible que parce que les enfants, le jongleur, ont vu en moi une extension de leur soi, et que moi moi j’ai vu en eux un autre moi. En réalité, il n’y avait là ni altruisme, ni sens du sacrifice.

Un seul petit geste concret, approprié, a bien plus de portée que tous les discours moralisateurs. Si j’admets que je suis la société aussi, plutôt que de la blâmer, je fais ma part, selon la conscience que j’en ai, selon mes moyens, de là où je suis. Je le fais pour moi d’abord. Si en réponse à la dégradation du milieu, de la personne ou des lieux, nous n’avons que notre révolte à apporter au monde, quel bénéfice pouvons-nous en tirer ?

Je crois que c’est pas bien différent pour notre jardin intérieur. Partout où tu iras, portes ta bonne humeur, ta joie, ta paix avec toi. D’abord parce que c’est bon pour toi. Au milieu du chaos, ta tristesse, ta révolte n’est d’aucune aide ni pour toi ni pour les autres. C’est, il me semble, la meilleure façon de s’adapter à cette société.  Le jugement et l’accusation c’est une forme de complaisance. Et c’est probablement aussi la plus perfide des ignorances : celle qui nous enracine dans l’idée que, il y a toi et il y a les autres. Car en réalité on peut trouver en l’autre son être non-localisé, et se voir comme dans un miroir. C’est sous cette condition qu’il y a en nous de la place pour l’autre. Et plus cette attitude est générée dans notre vision et plus notre cœur s’élargit. Comme le nomade qui dans le désert, déplace les piquets pour élargir l’espace de sa tente afin d’accueillir l’étranger.

Si un homme, un gourou, si grande fusse sa renommée mondiale souhaite m’enseigner, je suis à l’écoute, car j’ai soif de sagesse, inclue quand elle se manifeste en autrui. Mais avant toute chose, ma plus grande attente c’est qu’on me montre. Non qu’il se contente de paroles, mais qu’il s’illustre par l’exemple. En cela, tout au fond de moi, je saurais que c’est de la bonne nourriture. Comme on juge un arbre à son fruit. J’ai choisi d’en faire la clé du discernement; c’est un choix personnel et il n’engage que moi. La raison est simple et évidente : si vous dites à un enfant, « fais ce que je dis, pas ce que je fais », l’enfant ne tardera pas à se révolter. C’est tout à fait compréhensible, l’enfant n’est pas idiot… il est sensé. Je ne suis pas bien différente, comme un enfant, quand quelqu’un s’illustre par l’exemple et que j’en vois le bon fruit, la bonne nourriture pour moi, je ressens la nécessité alors d’en faire autant.

Je suis partie intégrante de cette société, tout comme toi tu l’es, comme nous le sommes tout un chacun. On a le droit de me percevoir comme un esprit retord et me traiter d’imbécile parce que, le plus important, c’est l’enseignement du maitre et non sa vie. Vous connaissez l’adage : « Quand le sage désigne la Lune, l’idiot regarde le doigt. » Elle est drôle cette expression, car en ce qui me concerne j’aime regarder la lune désignée par le doigt. Mais je n’oublie pas non plus de regarder le doigt, celui qui désigne du doigt, et puis l’endroit où il se tient, l’endroit où je me tiens moi-même… et  aussi moi observant la lune, le doigt et celui qui désigne la lune, la pensée et le sentiment qui en émerge. Parce qu’un doigt me désigne la lune, je devrais m’arrêter à ça ? Le prestidigitateur sait faire aussi ça, attirer notre attention sur une chose seulement, à seule fin de nous jouer un joli tour. C’est distrayant, et on joue le jeu, sans crier à l’imposture, car le but est de nous subjuguer au travers d’un tour de pass-pass. Mais si un gourou élude quand il s’agit de sa vie, et pointe du doigt pour seule importance la base de son enseignement, je crois que je suis en droit d’y déceler une forme de manipulation, ou tout au moins une difficulté à assumer ses propres actes.

Krisnamurti refusait le statut de gourou, mais des disciples le suivaient partout. Il prétendait ne pas vouloir être considéré comme maitre, mais il multipliait les conférences à un rythme effréné. Il y a un moment où je me dis, qu’importe petit ou grand destin d’un homme, qu’importe sa renommée. Une personne devrait être en accord entre sa parole et ses actes même dans les plus petites choses, avant même d’aller vers les grandes. Vivre et laisser vivre…. chacun va vers ce qui le nourrit.

« Ce que nous devons faire, tout au moins ce que je veux et vais faire, c’est détruire les vieilles traditions, les vieilles idées, les vieux dieux, les vieilles superstitions, crées par l’homme qui sont illusoires et erronés. Je veux établir une nouvelle façon de penser, une nouvelle manière de vivre, qui se traduira automatiquement en action dans votre existence et dans votre rapport avec les autres. » (Krishnamurti)

Si ça devait se traduire par tromper mon meilleur ami avec sa femme, ou encore fuir les contingences matérielles et me laisser servir, non merci. Quand mon corps cessera de vivre, de respirer, je commencerais ma vie de désincarnée, mais pas avant. Vivre le vie, c’est ça aussi : des choses aussi ordinaires et quotidiennes que de cuisiner, payer ses factures, faire les courses et le ménages. Et puis, je ne ressens pas le besoin de détruire les croyances de quiconque, pour cela il faudrait que je détienne la Vérité en tout et sur tout. Mais que K m’excuse, je ne suis pas bien née : ni de la caste des brahmane, ni le huitième enfant mâle me permettant de porter la particule de Krishna. Parlant de vieilles traditions à détruire : il aurait pu faire pas mal de ménage à commencer par ça, renoncer à cette histoire de caste, aller vers les intouchables, les servir, les enseigner, voire même…. et pourquoi pas, se laisser enseigner par eux.

A moins que, je ne sois la seule à imaginer être enseignée par des intouchables ? Bof…. ché po, c’est quand même nettement plus prestigieux que de donner des conférences monnaie sonnante et trébuchante, de donner entretiens aux grands de ce monde, de faire une fondation portant son nom. En attendant, si l’objectif n’était pas de s’attirer des milliers d’adeptes et d’être tenu pour maitre, ben il s’y est très mal pris… c’est raté !

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